L’essentiel
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- Selon le HCP (recensement de 2024), 91,9 % de la population utilise la darija au quotidien, et 96,3 % en milieu urbain.
- Selon l'article 5 de la Constitution de 2011, l'arabe et l'amazighe sont les langues officielles de l'État ; la darija n'y est pas nommée.
- Selon le même recensement, l'amazighe est utilisé par 24,8 % de la population : 33,3 % à la campagne, 19,9 % en ville.
- Selon le registre de la norme ISO 639-3, l'arabe marocain a son propre code, ary, au sein de la macrolangue arabe.
Sommaire (8 parties)
- Darija, arabe standard, amazighe : qui parle quoi à Marrakech ?
- La darija a-t-elle un statut officiel ?
- La darija, est-ce de l’arabe « mal parlé » ?
- Comment la darija s’écrit-elle au quotidien ?
- Par où commencer quand on arrive à Marrakech ?
- Comment pratiquer quand on travaille en français toute la journée ?
- Quelles erreurs freinent le plus les adultes ?
- En résumé
Mardi, 8 h, devant un immeuble de Guéliz. Abdellah, le gardien, salue la nouvelle locataire du troisième : « Sbah l-khir, labas ? » Elle répond « bonjour » avec un sourire gêné ; arrivée de Nantes il y a trois semaines, elle aimerait au moins savoir lui répondre, et comprendre ce que lui dit l’épicier du coin. Vous reconnaissez la scène ?
Cet article s’adresse aux adultes qui s’installent à Marrakech, pour un poste, une retraite, un conjoint ou du travail à distance, et qui veulent se débrouiller au quotidien. Il explique ce qu’est la darija par rapport à l’arabe standard et à l’amazighe, comment elle s’écrit sur un téléphone, et par quelles situations commencer. Pour les enfants qui arrivent à l’école, la démarche est différente : nous en parlons dans notre guide pour s’installer à Marrakech en famille.
Darija, arabe standard, amazighe : qui parle quoi à Marrakech ?
Selon le HCP, 91,9 % de la population du Maroc utilise la darija au quotidien, et 96,3 % en milieu urbain (recensement de 2024).
Ces chiffres viennent des principaux résultats du recensement général de la population et de l’habitat, présentés par le Haut-Commissariat au Plan le 17 décembre 2024 (HCP, RGPH 2024, principaux résultats). Le recensement demande à chacun les langues qu’il utilise dans sa vie de tous les jours, et non celles qu’il sait parler (note du HCP du 23 décembre 2024). La darija, l’arabe parlé au Maroc, est donc la langue que vous entendrez au marché, dans le petit taxi, sur le palier.
L’arabe standard est une autre affaire. C’est l’arabe de l’école, de la presse et de l’administration ; l’arabe classique, lui, est celui du Coran (L’aménagement linguistique dans le monde, CEFAN, Université Laval). L’arabe standard a en commun avec la darija une partie du vocabulaire ; il s’en éloigne par la prononciation, par une bonne part de la grammaire et par beaucoup de mots courants. Un francophone qui a suivi des cours d’arabe standard reconnaîtra des mots dans la rue, sans forcément suivre la conversation.
L’amazighe, enfin, est langue officielle depuis 2011. Selon le même recensement, 24,8 % de la population l’utilise au quotidien, davantage à la campagne (33,3 %) qu’en ville (19,9 %). Le HCP distingue trois grandes variantes : le tachelhit, le tamazight et le tarifit. L’amazighe a aussi son alphabet, le tifinagh, que vous verrez sur de nombreux bâtiments publics.
Et le français ? Toujours selon le HCP, 57,7 % de la population alphabétisée de 10 ans et plus sait le lire et l’écrire. C’est ce qui permet de vivre à Marrakech sans parler darija. C’est aussi ce qui freine : dès que l’échange se complique, chacun repasse au français, et la darija reste au stade du « choukran ».
La darija a-t-elle un statut officiel ?
Selon l’article 5 de la Constitution de 2011, l’arabe et l’amazighe sont les langues officielles de l’État ; la darija n’y est pas nommée.
Le texte dit que « l’arabe demeure la langue officielle de l’État » et que l’amazighe « constitue une langue officielle de l’État, en tant que patrimoine commun de tous les Marocains sans exception » (Constitution du Royaume du Maroc, texte publié par le ministère de la Justice ; Bulletin officiel n° 5964 bis du 30 juillet 2011). Le même article engage l’État à « la protection des parlers et des expressions culturelles pratiqués au Maroc ». La darija n’y est pas citée par son nom.
Pour vous, cela a deux conséquences pratiques. Les formulaires et les courriers officiels ne sont pas rédigés en darija : à l’écrit, on passe par l’arabe standard ou par le français. Et comme aucun texte ne fixe son orthographe, chacun écrit la darija à sa façon, ce qui déroute au début. On y revient plus bas.
La darija, est-ce de l’arabe « mal parlé » ?
Non. C’est une variété d’arabe à part entière, avec ses sons, sa grammaire et son vocabulaire. La norme internationale qui recense les langues du monde, l’ISO 639-3, lui donne d’ailleurs son propre code, « ary » (Moroccan Arabic), au sein de la macrolangue arabe (registre ISO 639-3).
Quelques mots suffisent à mesurer l’écart avec l’arabe standard :
| Français | Darija | Arabe standard |
|---|---|---|
| Je veux | bghit | urīdu |
| Maintenant | daba | al-āna |
| Beaucoup | bzzaf | kathīran |
| Deux | jouj | ithnān |
| Je n’ai pas compris | ma fhemtch | lam afham |
La négation en donne une bonne idée : la darija entoure le verbe de « ma… ch » (« ma fhemtch », je n’ai pas compris ; « ma kaynch », il n’y en a pas), là où l’arabe standard emploie d’autres formes.
Le vocabulaire raconte aussi l’histoire du pays. Selon le site L’aménagement linguistique dans le monde, de l’Université Laval, l’arabe marocain a emprunté « de très nombreux termes français et berbères ». Vous en reconnaîtrez vite : « tomobil » (la voiture), « frigo », « tilifun », « partma » (l’appartement), « tobis » (l’autobus), et le « compteur » du petit taxi. D’autres rappellent l’espagnol : « simana », la semaine (semana en espagnol), ou « kuzina », la cuisine (cocina). Pour un francophone, ces emprunts sont une aide, à condition de les prononcer à la marocaine.
La vraie difficulté est ailleurs : quelques sons n’existent pas en français. Le ع, le ح, le ق, le خ et le غ se prononcent au fond de la gorge et distinguent des mots. « Kelb », le chien, et « qelb », le cœur, ne diffèrent que par leur première consonne. Les entendre, puis les produire, demande de l’écoute répétée, pas de la théorie.
Comment la darija s’écrit-elle au quotidien ?
Langue d’abord parlée, la darija s’écrit de plus en plus, sans règle commune. La linguiste Dominique Caubet a décrit ce qu’elle appelle un passage informel de la darija à l’écrit (« Morocco: An Informal Passage to Literacy in dārija », Brill, 2017) ; dans le même ouvrage, Catherine Miller étudie les écrits contemporains en darija, leurs pratiques et les idées qui les entourent (« Contemporary Dārija Writings in Morocco: Ideology and Practices »).
Au quotidien, vous croiserez deux écritures.
En lettres latines, avec des chiffres. On la trouve surtout dans les messages sur téléphone. Les chiffres notent les sons que l’alphabet latin n’a pas : 3 pour le ع, 7 pour le ح, 9 pour le ق. Les sons « kh », « gh » et « ch » s’écrivent avec deux lettres. Un message du plombier ou d’un voisin peut ressembler à ceci : « Salam, labas 3lik ? Ana f triq, 9rib nwsel » (Bonjour, ça va ? Je suis en route, j’arrive bientôt). Et « 7ta ana » veut dire « moi aussi ».
En lettres arabes. On la lit aussi en alphabet arabe, sur des affiches, dans des messages ou des livres, avec des mots que l’arabe standard ne connaît pas. Si vous apprenez l’alphabet, vous lirez les deux.
Faute d’orthographe fixée, le même mot s’écrit de plusieurs façons : « choukran », « chokran », « shukran ». Le réflexe qui aide : lire à voix haute. Apprenez tôt à décoder les chiffres, car c’est souvent ainsi que vous recevrez les messages du livreur ou du gardien.
Faut-il apprendre l’alphabet arabe ? Pas pour commencer à parler. Il devient utile ensuite, pour les enseignes, les menus, les papiers, et pour l’arabe standard si vous le visez un jour.
Par où commencer quand on arrive à Marrakech ?
Partez des situations de votre semaine, pas de la grammaire. Une phrase entendue le matin et réutilisée le soir s’installe mieux qu’une liste de mots. Voici celles qui servent dès les premiers jours, dans une transcription simple (les Marocains les écrivent parfois autrement).
| Situation | En darija | En français |
|---|---|---|
| Saluer le matin | Sbah l-khir. – Sbah n-nour. | Bonjour. – Bonjour (en réponse). |
| Prendre des nouvelles | Labas ? – Labas, l-hamdoulillah. | Ça va ? – Ça va, Dieu merci. |
| Commander | Wahed atay, afak. | Un thé, s’il vous plaît. |
| Ne pas comprendre | Ma fhemtch. 3awed, afak. | Je n’ai pas compris. Répétez, s’il vous plaît. |
| Faire ralentir | Bchwiya, afak. | Doucement, s’il vous plaît. |
| Demander un prix | Bchhal hada ? | Combien ça coûte ? |
| Négocier | Ghali bzzaf. Nqqes chwiya ? | C’est trop cher. Vous baissez un peu ? |
| Prendre un petit taxi | Bghit nmchi l Guéliz. Dir l-compteur, afak. | Je voudrais aller à Guéliz. Mettez le compteur, s’il vous plaît. |
| Descendre | Wqef hna, afak. | Arrêtez-vous ici, s’il vous plaît. |
| Partir | Choukran. Bslama. | Merci. Au revoir. |
Un détail qui surprend : la darija tutoie tout le monde. La politesse passe par le ton, par « afak » (s’il te plaît), par « a sidi » (monsieur) et « a lalla » (madame), et par les formules.
Viennent ensuite les nombres, pour les prix, les étages, les numéros de téléphone. Au souk, vous entendrez parfois compter en « rials », une façon de compter héritée d’une ancienne monnaie, qui donne des chiffres plus élevés qu’en dirhams : en cas de doute, demandez simplement si le prix est en dirhams.
Puis la maison : le gardien, le plombier, le livreur, les voisins d’immeuble. Enfin les relations, là où la darija ouvre le plus de portes : être invité, recevoir, féliciter. Quelques formules y suffisent pour commencer. « Bsaha » se dit à quelqu’un qui mange, qui sort du hammam ou qui étrenne un vêtement ; « Tbarkallah 3lik » salue une réussite ; « Mabrouk » félicite ; « Allah ykhlef » remercie l’hôte après un repas ; « Allah yrahmou » accompagne des condoléances.
Comment pratiquer quand on travaille en français toute la journée ?
Le premier obstacle n’est souvent pas la langue, mais la gentillesse des autres : dès que vous hésitez, on vous répond en français pour vous aider. Dites-le simplement : « Bghit nt3llem d-darija » (je veux apprendre la darija), puis « Hder m3aya b d-darija » (parle-moi en darija). Une demande claire vaut mieux qu’un silence gêné.
Quelques habitudes font le reste :
- Une situation par semaine. Le café du matin, puis le taxi, puis l’épicier. Apprenez les phrases de la situation, utilisez-les le jour même, notez ce que l’on vous a répondu.
- Une question passe-partout. « Kifach katgoulou… b d-darija ? » (comment dites-vous… en darija ?) transforme chaque échange en leçon.
- Un carnet de phrases, pas de mots. Notez « ma fhemtch » d’un bloc, sans le découper : c’est sous cette forme qu’il ressortira au bon moment.
- De l’écoute répétée. Demandez à un voisin ou à un collègue d’enregistrer un message vocal avec les phrases de la semaine, et réécoutez-le dans la voiture ou en marchant.
- Un peu chaque jour. Selon la méta-analyse de Cepeda et ses collègues (Psychological Bulletin, 2006), à temps total égal, des révisions espacées retiennent mieux que des révisions groupées.
- Un échange de langues. Proposez une heure moitié darija, moitié français ou anglais : chacun y trouve son compte.
Une phrase imparfaite dite en darija vaut mieux qu’une phrase parfaite restée dans votre tête. L’accent viendra avec l’écoute.
Quelles erreurs freinent le plus les adultes ?
Commencer par l’arabe standard pour parler au quotidien. C’est une bonne langue à apprendre, mais pas celle du souk. Si votre but est de parler avec vos voisins, la darija d’abord.
Attendre de savoir lire l’alphabet arabe. Des semaines passées sur l’écriture, c’est autant de semaines sans parler. L’alphabet peut venir en second.
Traduire mot à mot depuis le français. La darija se dit en blocs. « Ma fhemtch » ne se reconstruit pas à partir de « je », « ne », « pas » et « comprendre » : il s’apprend tel quel.
Négliger les sons. Prononcer « qelb » comme « kelb » change le sens. Mieux vaut imiter tôt, quitte à forcer, que corriger tard.
Revenir au français dès que ça accélère. C’est le moment où l’on progresse. « Bchwiya, afak » (doucement, s’il vous plaît) vous donne le temps de suivre.
Collectionner des listes de mots. Un mot sans situation s’oublie vite. Une phrase liée à un lieu et à une personne reste.
Notre conseil, au centre Wizaide à Guéliz : choisissez trois situations de votre semaine, le café, le taxi et le gardien par exemple, et apprenez-en les phrases avant toute autre chose. Si vous préférez avancer seul, à votre rythme, notre cours en ligne Darija Essentiels suit ce chemin : premières phrases, achats, déplacements, maison, relations, vie pratique. Et pour mesurer ce qui change pour toute la famille, notre article sur les questions à se poser avant de s’expatrier au Maroc complète ce tour d’horizon.
En résumé
- Selon le HCP, 91,9 % de la population du Maroc utilise la darija au quotidien, et 96,3 % en milieu urbain (recensement de 2024).
- Selon l’article 5 de la Constitution de 2011, l’arabe et l’amazighe sont les langues officielles de l’État ; la darija n’y est pas nommée.
- Une variété d’arabe à part entière : son propre code ISO 639-3 (« ary »), ses sons, sa négation en « ma… ch », de nombreux mots venus du français.
- Deux écritures au quotidien : lettres latines avec des chiffres (3, 7, 9) dans les messages, lettres arabes ailleurs, sans orthographe fixée.
- Commencer par les situations : saluer, dire qu’on n’a pas compris, demander un prix, prendre un taxi, puis la maison et les invitations.
- Pratiquer un peu, souvent : une situation par semaine, réutilisée le jour même, et la question « Kifach katgoulou… ? ».
Questions fréquentes
Les réponses qu'on donne le plus souvent au centre.
Darija ou arabe classique : lequel apprendre pour vivre à Marrakech ?
Pour la vie de tous les jours, la darija : selon le recensement de 2024, 91,9 % de la population l'utilise au quotidien (HCP, principaux résultats du RGPH 2024). L'arabe standard, que l'on appelle souvent « arabe classique », est celui de l'école, de la presse et de l'administration : il sert surtout à l'écrit et dans les situations formelles. Les deux ne s'excluent pas, mais si votre but est de parler au marché, au taxi ou avec vos voisins, commencez par la darija.
La darija est-elle une langue officielle au Maroc ?
Non. L'article 5 de la Constitution de 2011 fait de l'arabe et de l'amazighe les langues officielles de l'État. La darija n'y est pas nommée ; le même article engage l'État à « la protection des parlers et des expressions culturelles pratiqués au Maroc » (Constitution, texte publié par le ministère de la Justice).
Peut-on apprendre la darija sans savoir lire l'arabe ?
Oui. Pour parler, rien n'oblige à passer d'abord par l'alphabet arabe : on peut apprendre à l'oreille, avec une transcription en lettres latines, celle que beaucoup de Marocains utilisent dans leurs messages. L'alphabet arabe devient utile plus tard, pour lire les enseignes, les menus ou les documents.
Pourquoi voit-on des chiffres dans les messages en darija (3, 7, 9) ?
Quand la darija s'écrit en lettres latines, des chiffres notent les sons que l'alphabet latin n'a pas : le 3 pour le ع, le 7 pour le ح, le 9 pour le ق. On écrit ainsi « 3afak » (s'il te plaît) ou « 9rib » (près). L'orthographe n'est pas fixée : le même mot s'écrit de plusieurs façons, et le plus sûr est de lire à voix haute.
Combien de temps faut-il pour parler darija ?
Aucune durée ne vaut pour tout le monde : tout dépend du temps passé à parler, chaque jour, avec des Marocains. Mieux vaut mesurer vos progrès par situations : saluer le gardien, prendre un petit taxi, comprendre l'épicier, être invité. Selon la méta-analyse de Cepeda et ses collègues (Psychological Bulletin, 2006), à temps total égal, des révisions espacées retiennent mieux que des révisions groupées : un peu chaque jour vaut mieux qu'une longue séance le week-end.
Cours de darija à Marrakech ou en ligne : comment choisir ?
Regardez d'abord ce que le cours vous fera dire : des situations de la vie quotidienne (souk, taxi, voisins, administration) plutôt que des listes de mots ; de l'oral avant l'écrit ; la voix de locuteurs marocains. Un cours en groupe donne des partenaires, un cours en ligne laisse avancer à votre rythme. Dans les deux cas, ce qui fait progresser reste la pratique dans la rue, le jour même.
Sources citées
- HCP, RGPH 2024, principaux résultats · hcp.ma
- note du HCP du 23 décembre 2024 · hcp.ma
- L'aménagement linguistique dans le monde, CEFAN, Université Laval · axl.cefan.ulaval.ca
- Constitution du Royaume du Maroc, texte publié par le ministère de la Justice · adala.justice.gov.ma
- registre ISO 639-3 · iso639-3.sil.org
- « Morocco: An Informal Passage to Literacy in dārija », Brill, 2017 · doi.org
- « Contemporary Dārija Writings in Morocco: Ideology and Practices » · doi.org
- Psychological Bulletin, 2006 · doi.org
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